Comment écrire la vie ? par Danièle CHINES

Danièle CHINÈS, auteur de « La jeunesse d’une fille d’immigrés siciliens (1923-1936) La SINGER et le balcon » en hommage à sa mère, a présenté le plan de son intervention, repris chaque point en le ponctuant de lecture d’extraits d’auteurs.
1) Les genres littéraires
-Les mémoires
-Le journal
-La correspondance
-Les récits de vie
-La biographie
-L’autobiographie

2) La biographie
-Le projet narratif
-Relation du biographe avec son sujet
-Vérité et fiction
3) L’autobiographie
-Le pacte autobiographique
-Mémoire et imagination
Les mémoires
On apprend beaucoup en lisant des mémoires car le mémorialiste écrit sur les mœurs, la politique, tout son environnement. Mais cela soulève la question de la frontière entre l’objectivité et la subjectivité
Lecture d’un extrait de Chateaubriand
Le journal
Le journal est un sous-genre de l’autobiographie. Il faut distinguer le journal de voyage du journal intime:
Le journal intime revêt deux aspects :
1- secret qui n’est destiné qu’à une lecture personnelle
2- public qui peut être lu par les autres
Dans son journal, l’auteur parle de son « moi ». C’est une écriture de l’introspection : je m’interroge sur moi, mais aussi sur les autres. Le journal sert de catharsis, on se libère, on se vide.
Lecture d’un extrait de Peau d’ours d’Henri Calet dont tout le monde connaît la fameuse formule : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »
La correspondance
Le moteur de ce type d’écrit est le destinataire
L’exemple cité est Simone de Beauvoir écrivant à son amant américain : on apprend beaucoup mais il faut y mettre un bémol.
Une expérience a été conduite par Chris Marker, photographe, écrivain, réalisateur de cinéma. Il a voulu prouver qu’avec 3 commentaires, on pouvait dire des choses différentes. Dans son film Lettre de Sibérie, il montre trois fois le même plan sur la ville de Irkoutz, le commente trois fois et démontre ainsi qu’on n’est jamais objectif. Lettre de Sibérie
Récits de vie
Quelqu’un parle, est enregistré. Celui qui écrit ne modifie pas le fonds.
L’information est mise sur la place publique, elle peut déclencher des actions
Florence Aubenas, journaliste
Les enfants de Sanchez par Oscar Lewis (lecture d’un passage où le père de famille évoque son désir de vivre aux États-Unis)
La biographie
Selon Céline, « une biographie, ça s’invente »
Une biographie est l’histoire écrite de quelqu’un. On écrit des biographies sur des rois, des artistes (Picasso par sa petite-fille), des acteurs, des héros (Lawrence d’Arabie), des bourreaux (Klaus Barbie), des écrivains, des escrocs (Stavisky), des savants (Marie Curie)…
C’est un acte d’amour entre le biographe est son personnage. Le biographe doit ressentir une attirance, de l’affection, de l’intérêt, de l’admiration pour écrire sur son sujet
Exemple : Michel del Castillo biographe de Colette
Une biographie élogieuse, embellie devint une hagiographie
Frédéric Jaffré, avocat de Pierre Laval est un biographe partial et subjectif dans « Il y a 50 ans, Pierre Laval »
Le biographe s’identifie à son sujet
Eric Emmanuel Schmitt dans « La part de l’autre » exprime un sentiment de répulsion à travers la présentation de son personnage Hitler. Son histoire est composée de deux histoires : Hitler reçu à son examen de peinture et Hitler recalé à son examen.
Yannick Haenel dresse un portrait de Jan Karski émissaire du gouvernement polonais chargé pendant la dernière guerre d’informer les Alliés sur l’extermination des Juifs polonais. Il a visité le ghetto de Varsovie en 1942.
Sa biographie est ainsi construite :
1-Il raconte l’interview de Claude Lanzmann
2- Il étudie les écrits mémoires de Jan Karski
3- Il invente une confrontation entre le président Roosevelt et Jan Karski
Sa biographie a été mal reçue
La biographie est un parti pris de celui qui écrit.
Le talent du biographe consiste à transformer la vie de quelqu’un en destin
L’autobiographie
On écrit sur soi pour régler la question de la vérité (exactitude, authenticité) et du réel (témoignage, sincérité, acceptation du parti pris avec mon ressenti, mon cadre de référence)

On écrit de l’auto fiction
Auto, c’est moi.
Fiction relève de l’imaginaire
On s’arrange pour que ce soit la vérité sur le moi
Exemple « Les mots pour le dire » de Marie Cardinal
Pourquoi écrit-on une biographie ?
-Pour rendre hommage
-Pour régler ses comptes
-Pour témoigner
- Pour laisser une image aux générations suivantes
- Pour rétablir certaines vérités
- Pour se déculpabiliser
- Pour corser une généalogie
- Pour être utile
- Pour rendre hommage
- Pour élucider, faire un bilan
La biographie peut être considérée comme un défouloir thérapeutique.
Plusieurs types d’autobiographie sont établis :
Autobiographe chronologique
« Les souvenirs pieux » de Marguerite Yourcenar : elle évoque sa famille maternelle
« Archives du Nord » de Marguerite Yourcenar : elle évoque sa famille paternelle
Autobiographie inventive
Dans «W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec alterne le récit avec une histoire sur une cité olympique (allégorie du nazisme) et de vrais souvenirs d’enfance
Autobiographie avec un fil directeur :
« Comment j’ai vidé la maison de mes parents » ; Lydia Flem utilise sa relation avec sa sœur pour raconter la vie de ses parents et de son enfance
Pour écrire une autobiographie, on choisit entre je, tu il, elle
Elle : Annie Ernaux dans « Les années »
Il : Jean-Baptiste Pontalis, psychanalyste, ne s’est jamais remis de la mort de son père
Je : Sophie Calle dans « Des Histoires vraies » ? G. Boullier dans « Rapport sur moi »
Tu : Nathalie Sarraute dans « Enfance » dialogue entre je et tu. «Je » représente l’enfant et « tu » est la conscience, le libre-arbitre de l’enfant
Pour écrire, il faut s’affranchir des blocages, oublier ce que vont en penser les autres.
Danièle CHINÈS donne ce conseil : « Ecrivez, écrivez, écrivez »
Intervention passionnante, didactique et claire sur le thème de la « biographie » et des exercices voisins. C’était comme un petit cours ou voyage littéraire ponctué de références bibliographiques et d’extraits bien choisis rendant vivants l’exposé avec comme fil rouge « qu’est ce qu’une biographie ? ». Ce fut aussi une incitation à l’écriture autant pour les novices que pour les érudits. Nous aurions pu approfondir cet aspect mais j’ai à mon sens écouter cette intervention comme une introduction Danièle CHINES a laissé la place à la suggestion : comment ne pas laisser par exemple notre réflexion glisser du « Journal Intime » à un « Récit de (notre) Vie » ou à une « Autobiographie ». De toute évidence la suite devrait nous transporter vers le « plaisir d’écrire » et la ou une méthodologie ; Même si chacun semble t-il écrit, s’organise à sa façon et selon ses aspirations et le degré de ses propres recherches (pour les Mémoires et biographies) qu’est ce qui fait que l’on décide d’écrire et une fois que l’on commence comment arrive t on au bout ?
Ces derniers temps, j’ai lu plusieurs « Journal » écrits pendant la période du nazisme, les déportations, les ghettos, les camps…car chaque auteur raconte ce qu’il a vécu, ce qu’il a ressenti et comment il a vécu pendant cette période tragique avec ses mots. Souvent les acteurs sont très jeunes, en période d’adolescence donc il décrive leurs environnements. Souvent mais pas seulement ce sont des femmes qui écrivent parce qu’écrire un « Journal » a été depuis des siècles le moyen pour de se « libérer », d’avancer. C’est donc souvent d’une très grande richesse intellectuelle et parfois littéraire. Et donne une vision personnelle de cette époque et de la vie, des souffrances endurées malgré la vie, les amis(es) qui deviennent des tortionnaires ou des délateurs du jour au lendemain parce ce que l’un est juif ou tsigane l’autre polonais, ukrainien ou hongrois.
Les auteurs ont écrit pour que d’autres apprennent, sachent ce qui s’est passé car beaucoup étaient persuadés qu’ils (elles) ne survivraient pas et donc espéraient par ce « journal » dire ce dont ils ou elles avaient été témoins.
Ce qui me fait dire que par essence que les femmes s’approprient plus facilement le fait d’en venir à écrire par ce que c’est naturellement dans la lignée. Sauf qu’actuellement avec les blogs l’écriture d’un journal est devenu risqué car public.
Enfin, après cet aparté, l’intervention de Danielle CHINES permet de s’ouvrir à d’autre lectures et c’est tout l’intérêt d’un rendez vous littéraire !
Frédéric .
