« Crimes ordinaires » par Muriel

Petits crimes exemplaires

1.

« La fourchette à gauche, et le couteau à droite ! »
Cela fait 10 000 fois que je le lui répète, 25 ans de mariage et toujours cette erreur insupportable.
Mais c’est fini maintenant, je pense qu’il s’en souviendra, j’ai vu une lueur de compréhension dans son regard quand je lui ai planté la fourchette dans la tempe gauche, juste avant qu’il ne s’écroule

2.

Dans les brocantes, elle était toujours la première à dénicher le bon objet, à négocier le meilleur prix, c’était insupportable. Alors quand j’ai vu cette pendule en marbre, je n’ai pas hésité un instant, je la lui ai jetée à la tête de toute mes forces en criant « Prem’s ». Elle est tombée en arrière et s’est fendu le crâne sur la bordure du trottoir. Quelle mauvaise joueuse…

3.

Cela faisait des semaines qu’elle se mettait à chanter systématiquement dans l’atelier de peinture. Je n’en pouvais plus, tendue d’abord dans la crainte que la mélodie suraiguë ne se déclenche, crispée ensuite dans l’espoir que cela allait forcément s’arrêter. Et un jour, j’ai craqué. Oui, je lui ai enfoncé les pinceaux dans la gorge mais ce n’est pas moi qui l’ai tuée, ce sont ses fausses notes.

4.

Depuis des mois, il me martyrisait avec ses demandes incessantes au téléphone, « Madame Durevert, amenez-moi le dossier Petromex ». Cinq minutes plus tard : « Madame Durevert, pouvez-vous m’apporter le dossier Curiel ?»

Je traînais mon gros ventre de femme enceinte le long des 30 mètres du couloir  de la banque pour atteindre son bureau.

Il fumait son cigare dégoûtant d’un air satisfait, affalé sur son siège, les yeux dans le vague, ouvrait le dossier que je lui tendais, prenait distraitement un document et me disait : «Merci, vous pouvez y aller».

Un jour, je m’étais rebellée en lui disant : « Je n’ai pas passé un BTS de manutention, je peux vous apporter le document dont vous avez besoin ». Cela m’avait valu des reproches de la chef de pool, qui surveillait l’activité .des 15 secrétaires dont je faisais partie, installées par groupes de 3, dans le grand bureau paysager.

Je le haïssais. Il s’appelait Michel Martin, c’était le Directeur du secteur Amérique Latine de cette banque sur les Champs-Elysées dans laquelle je travaillais depuis 6 mois. Il avait épousé une Nicole Martin et travaillait parmi des François de Waresquiel, Alain de Broissia et Alain de Roquefeuille. Un roturier qui s’acharnait sur moi.

Mais un jour, alors que .je venais de lui apporter des fournitures en vue de son voyage en avion en Amérique latine, il me dit, d’un air gêné : « Madame Durevert, vous m’avez donné des chemises cartonnées vertes. Je suis superstitieux, pouvez-vous les changer ? »

Je ne répondais pas, et insensiblement baissait mon regard vers ma jupe à plis, vert bouteille, mon chemisier à ramages vert anis et mon bracelet vert tout court.

Il s’était remis à fumer, parcourant ses dossiers, la conversation était terminée.

Je partais sans un mot, et lui ramenais des chemises cartonnées jaune bouton d’or.

C’est vrai qu’à partir de ce moment-là, je lui ai apporté systématiquement des chemises souples, cartonnées, à rabats, des dossiers et des classeurs verts. Oui, j’ai entrepris de maquiller mes yeux en vert et j’ai même réussi à vomir de la bile verte sur son bureau à cause de l’odeur du cigare.

C’est vrai aussi que j’ai versé de la mort au rat dans son verre pendant son pot de départ pour le Vénézuela quelques mois plus tard. Il ne me supportait plus, il avait même décidé de ne plus travailler avec moi. Ma vue le révulsait.

Il est mort dans d’atroces souffrances, je le sais parce que c’est moi qui l’ai enfermé dans les toilettes alors que tout le monde était parti et que nous étions restés, moi pour aider à ranger et lui pour trier quelques documents.

Passe encore de me faire me déplacer pour rien, mais ne même pas remarquer mes toilettes, « quel goujat !! »….

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